Les séries n'ont rien inventé : elles ont hérité de la littérature
- Sandie ORNAT
- il y a 11 heures
- 4 min de lecture

Le 16 octobre 2026, Netflix ouvrira à Paris son tout premier Book Festival, en partenariat avec le Centre national du livre. Trois jours dédiés à un seul sujet : comment les livres nourrissent nos séries préférées. De quoi donner l'impression d'une idée neuve, presque audacieuse pour une plateforme de streaming.
Sauf que ce mariage entre littérature et feuilleton ne date pas d'hier. Il a près de deux siècles.
Tout commence dans le bas de page d'un journal
Avant de parler de séries, on parlait de feuilletons. Le mot lui-même vient de la presse : c'est le nom donné à la partie basse d'une page de journal, réservée à une rubrique régulière. C'est Émile de Girardin — journaliste, homme politique et homme d'affaires — qui a l'idée d'y installer, chaque jour, un récit signé par un écrivain, lorsqu'il fonde le quotidien La Presse.
Le calcul est habile : en intégrant de la publicité, Girardin peut vendre son journal moins cher. Le manque à gagner est compensé par les annonceurs — à qui il ouvre ses colonnes, en même temps qu'aux écrivains. Une nouvelle presse est née, et avec elle, un nouveau
modèle : des récits pensés pour tenir le lecteur en haleine, jour après jour, afin qu'il rachète le journal du lendemain.
Balzac, ou l'invention du personnage récurrent
L'histoire du feuilleton littéraire commence avec un écrivain qui, en son temps, divisait déjà les foules : Balzac. Il rêvait d'être riche, célèbre, aimé — un peu comme certains aspirants créateurs de contenu aujourd'hui — mais devait avant tout écrire pour vivre. Le résultat : quarante romans, contes et nouvelles en cinq ans.
Son premier vrai succès arrive avec La Peau de chagrin. Mais c'est avec Le Père Goriot qu'il pose la pierre angulaire de ce qui deviendra, plus d'un siècle plus tard, un principe central des séries télévisées : le retour des personnages. Rastignac, Gobsec, Nucingen, Vautrin — ils reviennent, d'un roman à l'autre, comme des habitués qu'on retrouve avec plaisir. Balzac est aussi, par ce biais, l'un des inventeurs du roman policier, avec des textes comme Une ténébreuse affaire ou L'Auberge rouge.
Le feuilleton devient un genre à part entière
Le mécanisme fait des émules. Alexandre Dumas, Eugène Sue, Jules Verne, George Sand s'emparent tous du format. Le feuilleton impose son style : des récits vifs, entraînants, pleins de rebondissements, capables de toucher un lectorat aussi large que possible. Une littérature qui se confronte, de plein fouet, à ce qu'on appellerait aujourd'hui le grand public — la littérature pop, au sens contemporain du terme.
Entre 1840 et 1850, le genre explose. Les intrigues se corsent, les personnages disparus refont surface d'un roman à l'autre — les spin-off avant l'heure. Cette période donne naissance à des textes aujourd'hui rangés bien sagement dans les rayons « classiques », alors qu'ils n'étaient à l'origine destinés à rien de moins qu'à l'élitisme : Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, ou encore Les Mystères de Paris, qui met en scène des ouvriers persécutés et de jeunes héroïnes en péril — l'identification comme moteur narratif, déjà.
Le critique Alfred Nettement, désabusé, écrivait à l'époque : « On ne lit plus, on dévore. »
Il n'existait ni PAL (pile à lire), ni plateforme de streaming — mais l'idée du binge était déjà là, dans les pages.
C'est aussi de ce terreau que naît le roman à énigme, le genre policier tel qu'on le connaît. Romans à mystère et romans populaires suivent la même trajectoire : des récits pensés comme des produits, avec leurs contraintes de rythme et de format — la conception moderne de la production culturelle est en marche.

La série, un art à part entière
À partir du XXIe siècle, la série n'est plus un simple sous-produit télévisuel : elle se hisse au rang d'art, avec une écriture et une mise en scène qui empruntent aux codes du cinéma. 24 Heures Chrono, Lost, Desperate Housewives changent la donne — et jusqu'aux mythiques Cahiers du cinéma, référence absolue des cinéphiles, qui leur consacrent leurs couvertures.
Et le lien avec la littérature ne s'est jamais rompu. Certaines des séries les plus marquantes de la dernière décennie sont nées d'un livre avant d'être un scénario : Game of Thrones, The Handmaid's Tale, Big Little Lies, Hannibal, Gomorra, Les Chroniques de Bridgerton, Chroniques de San Francisco, Gossip Girl. Le mouvement va même dans les deux sens : George R. R. Martin, avant d'écrire Game of Thrones, a lui-même été scénariste pour la télévision.
Ce que Netflix célèbre, la littérature le pratique depuis 1836
Alors quand Netflix annonce vouloir « explorer comment les séries préférées redonnent vie aux chefs-d'œuvre de la littérature », l'idée n'a rien d'une révolution. C'est un cycle qui recommence, comme il l'a toujours fait : un récit taillé pour tenir en haleine, qui trouve son public, puis change de support sans jamais changer de nature.
Chez Read to Glow, c'est précisément ce que nous explorons avec nos équipes en entreprise : la littérature n'est pas un genre à part, coupé du reste de la culture. Elle est la matrice de tout ce qui nous captive aujourd'hui — nos séries, nos obsessions collectives, nos soirées bingées.
La comprendre, c'est aussi mieux comprendre ce qui nous fait vibrer maintenant.
Envie d'explorer ces liens entre littérature et pop culture avec vos équipes ? Parlons-en.
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